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Politiques Internationales, Réalités Africaines

Jeter les Bases du Developpement Democratique en Afrique
Tade Akin Aina, Governance and Civil Society Program, Eastern Africa Office
The Ford Foundation

English

Le 10 février de 2000

1. Introduction

Je crois qu'il est impératif que nous commencions nos débats sur la démocratie et les droits humains en Afrique en nous posant une question très simple : la démocratie, pourquoi ? Nous éviterons ainsi la grande confusion que crée l'utilisation de concepts tels que « démocratie », « droits humains », et « gouvernance ». Aujourd'hui, ces notions sont non seulement trivialisées, mais détournées par différents intérêts, dont certains donateurs et des institutions multilatérales.

Pour répondre à la question posée plus haut, je dirai que la démocratie vise à promouvoir le bien-être individuel et collectif dans nos pays et au niveau du continent. Par conséquent, les structures et les processus que nous nous évertuons à mettre en place pour l'instaurer et veiller au respect des droits humains, doivent nécessairement reconnaître et tenir compte des principes fondamentaux d'inclusion, de participation, de liberté, de justice et d'équité pour tous ceux qui se retrouvent dans n'importe quel pays africain à un moment donné. Ceci est important. En aucun cas, ces principes élémentaires ne peuvent être remis en cause.

La démocratie en tant qu'institution sociale participative garantissant la liberté et la justice sociale est un fait récent dans l'histoire humaine. Elle est également fragile et sujette à de brusques revirements, des menaces et des attaques émanant d'allégeances et d'identités concurrentes, qui conçoivent la condition humaine en termes d'asservissement aux préceptes de la croyance, de la race, de l'éthnicité, de la classe, du statut social et d 'intérêts mesquins. Ces attaques et ces revirements sont monnaie courante en Afrique. Dans beaucoup de nos pays, l'Etat ou le régime viole de manière flagrante la loi et les droits humains qu'il a non seulement juré de défendre, mais dans certains cas, lui-même édictés.

Les attaques ne sont pas le fait des seuls Etats, car les ennemis de la démocratie sont également dans les églises, les mosquées, les temples, les fermes, les kraals, les bidonvilles, les quartiers huppés, les communautés et la société civile. Ils sont partout où existent l'intolérance, l' exclusion, l'injustice, la domination , l'exploitation et l'arbitraire. En sus des ressources de l'Etats, ils utilisent des armes à feu, des couteaux, des gourdins, des « pangas », des cocktails molotov, le supplice du collier » et le lynchage pour atteindre leurs objectifs. Cet état de faits a donné lieu au génocide du Rwanda, aux émeutes sur fond d'éthnicité et aux massacres intervenus au Burundi, au Nigéria, au Ghana, au Kenya et en Ouganda. Ainsi, même s'ils sont les plus grands coupables, les Etats africains ne sont pas les seuls responsables du non respect de la démocratie et des droits humains.

La démocratie est un mode de vie qui tient compte de valeurs sociales et d' attitudes, des institutions et de relations sociales qui demandent une vigilance permanente. C'est pourquoi, son implantation s'avère difficile. Elle requiert du temps et peut faire l'objet de revirements brusques et dévastateurs.

De par sa nature, la colonisation ne pouvait pas et n'a pas introduit la démocratie en Afrique. Elle a plutôt mis en oeuvre des politiques prétendument représentatives dans des Etats oppresseurs et asservissants. Pendant et après l'ère coloniale, ces derniers présentaient des imperfections fondamentales. Leurs institutions n'étaient pas enracinées dans la société qu'elles étaient censées servir ; celles dites traditionnelles avaient été inventées ou perverties (Terence Ranger, 1983).

D'autre part, il convient de souligner que personne ne peut construire la démocratie à la place des africains. Nous ne devons compter que sur nous-mêmes pour mettre en place des institutions et des valeurs démocratiques, non pas en réinventant la roue ou en prétendant créer une démocratie africaine » assez spéciale ou exceptionnelle, mais par la lutte et la mobilisation. Nous devons nous forcer à reconnaître que tout en favorisant le bien-être et le progrès, la démocratie va à l'encontre de l' ordre politico-social conventionnel dans sa forme actuelle. Nous devons reconstruire l'Etat. Il est heureux que certains de ces Etats « artificiels » soient en train de se désintégrer et d'imploser. L'exigence d'une révision constitutionnelle qui est à l'ordre du jour dans beaucoup de pays africains, témoigne d'une volonté de participer à la redéfinition de la coexistence, et constitue un début prometteur, en dépit des insuffisances éventuelles. De plus en plus, les africains veulent participer à l' élaboration de leur « contrat social ». Dans des cas ou cette aspiration a été découragée ou détournée par des intérêts puissants, recours a été fait à la violence et la guerre. La conclusion à tirer de cet état de faits est qu' il ne peut y avoir de paix sans démocratie. De même, il n'ya pas de démocratie sans paix..

Les puissances occidentales, les institutions financières internationales et les agences multilatérales doivent savoir que le soutien aux régimes africains impopulaires n'est plus acceptable. Ces puissants intérêts doivent également contribuer à la définition de normes de gouvernance mondiales et la création d'institutions qui favorisent la paix, réduisent la pauvreté et encouragent la justice sociale et l'équité.

2. Instaurer la Democratie et les Droits Humains en Afrique

C'est pourquoi l'instauration de la démocratie et des droits humains en Afrique requiert l'existence d'une base solide pour le développement démocratique. Je lie la démocratie au développement car l'on ne peut avoir l'un sans l'autre. C'est le cas en Afrique et dans beaucoup de régions de ce que l'on appelle le Tiers-Monde ( c.f. la communication présentée par Thandika Mkandawire sur « The Democratic Developmental State » à l'occasion de l'Assemblée Générale du Codesria tenue en 1995, et Armatya Sen, Development as Freedom ». Si notre objectif demeure la promotion du bien-être collectif et individuel des africains, nous devons convenir qu'il n'y a pas de démocratie sans développement et vice-versa. Par développement, nous n'entendons pas seulement l'augmentation du Produit Intérieur Brute ou du revenu par tête d'habitant, mais la prise en considération de tous ces facteurs qui contribuent au développement humain, à savoir les infrastructures sociales et physiques, la satisfaction des besoins fondamentaux, un climat de paix, de sécurité et des conditions sanitaires minimales.

3. Les Bases du Developpement Democratique

Quelles sont elles ? A mon avis, il s'agit de la paix, du bien-être économique, du respect de la loi, de la justice et de l'équité. Etant donné les contraintes d'espace, je me contenterai de commenter brièvement ces aspects, en attendant l'intervention des autres participants pour enrichir les débats.

Il est évident que sans la paix, il ne saurait y avoir ni démocratie , ni développement. Aujourd'hui, l'Afrique demeure le continent le plus frappé par la guerre civile, les conflits internes et externes. Dans un environnement caractérisé par la guerre, la production économique ne peut atteindre un niveau significatif, tandis que les droits humains et les lois sont violés. Pour réaliser le développement économique en Afrique, il faut mettre un terme aux guerres qui sévissent sur le continent. Cette responsabilité incombe aux africains qui doivent s'en acquitter par le dialogue et la médiation, le maintien et la promotion de la paix. Il est heureux que l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) aie reconnu le principe de l'ingérence pour prévenir les génocides, la violation flagrante des droits humains et la souffrance. Ce qu'il faut, c'est la volonté politique et des ressources. Mettre fin aux guerres constitue un acte politique pour lequel la bonne gouvernance ainsi qu'un cadre participatif demeurent essentiels. Quant aux facteurs extérieurs, il est évident que dans la plupart des guerres et des conflits, les protagonistes ne sont pas les fabricants des armes qu'ils utilisent. Il est donc important de se pencher sur la vente des armes de guerre au niveau international.

Le bien-être économique est un facteur tout aussi important que le premier. Il s'agira de bâtir une économie qui permette à nos populations d'avoir accès au marché de la production, de la consommation et de la distribution. Ceci nécessite une lutte systématique et durable contre la pauvreté, en libérant les énergies des petits producteurs africains, le secteur informel et le capital organisé, afin d'atteindre un niveau de production à même de satisfaire les besoins de l'Afrique. A cette fin , il conviendra de rebâtir et d'incorporer le secteur privé africain dans les défis économiques de l' heure, et de trouver les moyens de constituer et de canaliser les immenses richesses dont les africains peuvent disposer grâce à la globalisation. D' autre part, il serait important de mettre en oeuvre une politique sociale efficace visant à réduire la pauvreté. Encore une fois,il faudra tenir compte de facteurs internes et externes. Ces derniers impliquent entre autres la participation aux efforts de réforme des institutions financières internationales et du paysage économique et financier mondial. Du point de vue économique, il est clair que de manière générale,la pauvreté ne favorise pas la culture démocratique et des droits humains, car elle laisse la plupart des populations vulnérables et exposées à la manipulation de plusieurs forces et intérêts.

Enfin, nous devons créer les conditions propices au respect de la loi, à la justice sociale et à l'équité. A mon avis, la plupart des pays du continent n'ont pas d'autre choix. En effet, l'Afrique d'aujourd'hui est différente de celle des années 1960. Les télécommunications se sont améliorées, tandis que la prise de conscience et la capacité de résistance se sont développées. Nous devons changer ou nous laisser détruire par les conflits sans fin, la balkanisation, la désintégration des Etats et des frontières nationales. Il faut choisir entre le changement et le chaos. Tandis que l'élite politique prétend ignorer cette réalité, beaucoup de citoyens et nombre de communautés ont pris conscience de l'urgence de la menace. Les luttes pour le changement constitutionnel, les réformes politiques et la démocratisation en sont un témoignage éloquent. Il est essentiel de mettre en oeuvre un processus acceptable et légitime de dialogue, de consultation et de discussion par rapport à l'avenir des Etats et des nationalités, aux droits et aux obligations des citoyens, ainsi qu'au rôle et au pouvoir relatif des institutions démocratiques. Le partage du pouvoir, la place des majorités, des minorités et des groupes marginalisés tels que les jeunes et les femmes sont des questions tout aussi importantes.

Dans beaucoup de pays africains, ces discusssions se déroulent dans une certaine atmosphère de liberté et d'ouverture, sous la houlette des intellectuels, politiciens, ouvriers, paysans, institutions de la société civile, media, groupes professionnels ou confessionnels. Tous ces acteurs gagneraient à ce qu'il se produise un changement dans l'ordre. Nous avons trop connu le chaos, l'insécurité, les conflits et les tensions pour savoir que le développement démocratique, la prospérité et le bonheur ne peuvent être envisagés dans de telles conditions. Ce constat et les efforts consentis en vue d'assurer la transition vers une nouvelle ère et qui, bien que lente et parfois peu soutenue, permettent de nourrir quelque optimisme et d'intensifier la lutte pour le développement démocratique en Afrique.

Références :

  1. Mkandawire, Thandika, 1995, ''Beyond Crisis : Towards Democratic Developmental States in Africa'', communication présentée à la 8ème Assemblée Générale du Codesria tenue du 26 juin au 2 juillet 1995 à Dakar, Sénégal.
  2. Ranger, Terence, 1983 , ''The Invention of Tradition in Colonial Africa'', dans E. Hosbawn an T. Ranger eds. The Invention of Tradition, Cambridge University Press.
  3. Sen, Armatya, 1999, Development as Freedom, New York, Alfred A. Knopf.

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