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Politiques Internationales, Réalités Africaines

Thandika Mkandawire
L'Institut de Recherche des Nations Unies
pour le Développement Social (UNRISD)


English

Le 19 janvier de 2000

[extrait de : Our Continent, Our Future: African Perspectives on Structural Adjustment. CODESRIA, Africa World Press and IDRC, 1999. Reproduit avec l’ autorisation de l’éditeur]

Les débat initiaux sur l’ajustement portaient sur la question de savoir si les déséquilibres macroéconomiques étaient dus à des causes extérieures ou à des décisions des pouvoirs publics, ce qui a souvent donné l’impression, d’ ailleurs fausse, que les économies nationales pouvaient se dispenser de faire les ajustements nécessaires. L’expérience nous enseigne une leçon importante : quelles que soient les causes de ces déséquilibres, c’est sur les économies nationales que le fardeau finit par retomber, même si des interventions complémentaires de la communauté internationale peuvent grandement en alléger le coût. Si, comme l’expérience africaine l’a montré, la réponse extérieure attendue ne vient pas, chaque pays doit identifier les éléments de ce déséquilibre qui sont de nature structurelle et sont liés à la demande, puis choisir les instruments destinés à le redresser. Les décideurs africains doivent prendre l’ajustement au sérieux. Dans ce sens, l ’ajustement implique une vision dynamique de la société et une capacité d’ adaptation constante au changement intérieur et extérieur.

Peut-être la chose la plus importante que puisse faire les Africains serait de se réapproprier les décisions qui touchent au développement de leurs pays respectifs. La tragédie de la politique africaine et de sa mise en œuvre ces dernières années, c’est que les politiques nationales sont complètement inféodées aux idées constamment changeantes des experts internationaux. Les Africains manquent de la confiance requise pour se forger un avenir et l’ imposer avec vigueur. Les premières tentatives africaines en matière de formulation d’un cadre de référence pour le développement du continent furent celles du Plan d’action de Lagos, de l’Acte final de Lagos et du cadre alternatif africain aux programmes d’ajustement structurel de la Commission économique des Nations—Unies sur l’Afrique. Ces documents ont été signés par la plupart des pays africains et, jusqu’à présent, aucun gouvernement ne s’est publiquement prononcé contre les idées qu’ils contenaient. Mais la Banque Mondiale a attaqué ces documents avec virulence et tous les gouvernements africains qui souhaitaient rééchelonner leur dette ou négocier de l’aide ont pris leurs distances par rapport aux principes qu’ils défendaient.

Ce dont on ne se rend souvent pas compte, c’ est que la plupart des idées relatives aux impératifs de réduction de la pauvreté, à l’investissement dans les infrastructures et l’éducation, au besoin d’industrialisation rapide et aux blocages structurels et institutionnels du sous-développement africain, qui sont considérées de nos jours comme novatrices, sont celles-la mêmes que des érudits et des décideurs africains avaient déjà avancées il y a longtemps et qui avaient été dénigrées.

Si seulement les Africains se prenaient au sérieux et si la communauté internationale écoutait, le long et coûteux chemin restant à parcourir pourrait être moins ardu. La difficulté consiste à allier la stabilisation économique et l’ajustement aux termes des PAS au changement structurel détaillé et aux transformations microéconomiques et institutionnelles proposées par les Africains. Les leçons de cette expérience coûteuse devraient servir de point de départ à de futurs engagements.

Pendant plus d’une décennie, la plupart des pays africains ont consacré leur temps et leurs ressources à “ajuster” des marchés non-existants ou non performants. On espérait que des prix justes ou des fondamentaux monétaires et financiers adéquats permettraient à eux seuls de rétablir la santé des économies africaines : réduction de la pauvreté, équité, croissance, industrialisation, capacités macroéconomiques, etc. La pléthore de changements microéconomiques et structurels, le développement du capital humain et des infrastructures et le renforcement des capacités qui sont nécessaires aux économies capitalistes modernes étaient relégués “en bas de page” du modèle de développement. Bien évidemment, du moins dans la plupart des pays de l’Afrique sub-saharienne, le remède à tous les maux économiques a été dépassé par l’ampleur de la maladie. L’ironie, c’est qu’il a fallu plus d’une décennie pour redécouvrir que, comme la Banque Mondiale l’a finalement admis (Adjustment in Africa, 1994, p 2) “l’ajustement seul ne suffit pas au développement durable à long terme.”

On avance désormais couramment que les mesures de développement adoptées de façon délibérée dans d’autres régions du monde ne conviennent pas à l’ Afrique et ce n’est pas tellement parce que les choses ont changé mais plutôt en raison de l’aspect soi-disant “particulier”de la politique et de la culture africaines. Nos pays sont potentiellement plus difficiles à saisir que d’autres. Notre culture n’est pas assez simple ou bien elle est carrément contre le développement. Nous investissons trop dans les relations sociales pour avoir du temps pour faire autre chose. Et ainsi de suite. Ces points de vue alimentent le discours Afro-pessimiste que certains ont adopté. Mais ils aliment également l’arrogance de ceux qui veulent développer l’Afrique sans participation des Africains. Comme l’a souligné Claude Ake ("Development on the Indigenous," mimeo, 1991) “l’idée qu’un peuple, sa culture et ses institutions sociales puissent faire obstacle à son développement est l’une des plus grandes erreurs commises par les théories actuelles du développement et c’est l’une des plus coûteuses.

Toutefois, même si nous méprisons cette tentative qui consiste à imputer les mauvaises performances de l’Afrique à ses caractéristiques soi-disant immuables et particulières, nous devons aussi reconnaître le besoin de changer fondamentalement certaines de nos attitudes, notre organisation institutionnelles, nos orientations en matière de gouvernance et notre gestion de l’économie. Par exemple, les tensions et les méfiances qui éloignent de l’Etat les classes capitalistes de nombreux pays africains et conduisent à des fuites massives de capitaux en des lieux plus sûrs sont très malsaines pour le développement économique. De plus, subordonner des objectifs nationaux et de développement à ceux, restreints et souvent passagers, de survie politique ou de loyauté ethnique ne constitue pas vraiment le meilleur moyen de construire une économie compétitive et prospère. Finalement, on ne peut pas écarter les problèmes sociaux et politiques liés à l’économie de marché. Chaque pays doit, en se fondant sur sa propre expérience historique, se forger sa propre vision de l ’avenir et concevoir ses propres institutions qui l’aideront à se développer. L’aide peut venir de l’extérieur mais elle ne doit jamais se substituer aux initiatives locales.

Nous ne soulignerons jamais assez le rôle positif ou négatif que la conjoncture internationale peut jouer sur les événements futurs. L’Afrique doit apprendre à être compétitive sur le marché mondial. Un tel apprentissage sera facilité non seulement par le développement et la pénétration de marchés locaux mais aussi par l’adoption d’une stratégie active de progression et de diversification des exportations africaines. Les ressources naturelles africaines pourraient faciliter ce processus, mais nous devons reconnaître que seule une stratégie fondée sur nos capacités humaines pourrait produire un processus de développement suffisamment souple pour répondre à l’évolution rapide du monde. Nos richesses en ressources naturelles contribueront au développement à diverses conditions : leur ajouter de la valeur intellectuelle, nous servir des recettes qu’elles nous rapporteront pour transformer et moderniser l’agriculture et finalement renforcer le développement d’un secteur industriel rendu plus compétitif pour avoir été confronté de façon stratégique à la concurrence sur les marchés internationaux. La tendance actuelle qui consiste à ouvrir un plus grand nombre de mines en suivant simplement un modèle qui n’est pas sans rappeler celui des ‘enclaves” coloniales augure mal de l’emploi des ressources naturelles au service du développement.

L’Afrique doit savoir que ce n’est pas en dépendant en permanence de l’aide et de traitements préférentiels qu’elle pourra s’intégrer pleinement à l’ économie mondiale. Ceci ne l’a d’ailleurs pas aidée. L’aide a produit un phénomène de dépendance qui entrave à la fois l’initiative et l’imagination, tandis que les traitements préférentiels (en particulier aux termes de la Convention de Lomé) nous ont incité à poursuivre des activités qui figent nos structures dans la production de produits primaires. Ce dont l’Afrique a besoin à l’approche du vingt-et-unième siècle, ce n’est pas tant d’aide que de se trouver sur un pied d’égalité. Il importe en particulier d’effacer sans condition la dette des pays de l’Afrique sub-saharienne. Lier la réduction de la dette à un apparent respect de certaines normes de performances peut revenir à tourner en rond. Les pays peu performants peuvent imputer leurs mauvaises performances au fardeau de la dette, tandis que les pays performants peuvent devoir leur croissance à l’allègement de la dette, allègement qui se traduit généralement par un accroissement de l’ aide officielle.

Les économies africaines sont des économies de marché. Ceci signifie que, même si les grands plans de développement sont l’œuvre de l’Etat, leur mise en œuvre dépend des réactions des familles, des entrepreneurs privés et des institutions. On peut retenir deux leçons de l’expérience africaine de développement : en premier, l’incapacité de mobiliser les fonctions du marché permettant la répartition des ressources ne peut que favoriser la rigidité de l’économie, et deuxièmement, l’incapacité de reconnaître la faiblesse du marché dans un certain nombre de domaines fondamentaux peut conduire à un ajustement raté. Les politiques de développement en Afrique devront donc être capables de répondre aux capacités et aux faiblesses de l’ Etat et du marché et elles devront s’efforcer de mobiliser l’Etat tout en corrigeant le marché. Il ne suffira pas de croire de façon dogmatique soit à la planification soit aux forces du marché.

Dépasser l’ajustement pour atteindre croissance et développement est évidemment une tâche difficile. Les problèmes sont complexes et une synthèse comme celle-ci ne peut s’appesantir sur tous les problèmes. Ce qui ressort de ce projet, c’est que l’Afrique doit prendre en charge l’essor économique du continent. L’Afrique doit et peut être concurrentielle dans un monde qui change rapidement. Nous devons éviter de souffrir d’un “complexe d’échec” qui nous conduit à condamner nos réalités en bloc et nous empêche de tirer les leçons de nos expériences.

Faire progresser les économies africaines sur la voie du développement exige des institutions et des sociétés solides. A leur tour, celles-ci exigent l’ existence de mécanismes créatifs permettant de produire dans l’Etat et la société un processus de développement capable de mobiliser les synergies entre ressources humaines et physiques et de résoudre les nombreuses contradictions inhérentes à nos sociétés et à toute évolution rapide.

Le développement économique est avant tout un processus politique qui implique une répartition non seulement des ressources économiques mais aussi du pouvoir. C’est un processus qui met le système politique lourdement à contribution. Il implique des sacrifices et des engagements et ces derniers ne sont possibles qu’au prix d’une vision et d’objectifs communs. Il exige la mobilisation des capacités nationales. Nous avons avancé qu’un tel processus doit être démocratique non seulement en raison de la valeur intrinsèque de la démocratie, mais aussi parce que, vu la nature des sociétés africaines, leur pluralisme social, l’aspect artificiel des frontières nationales et la conjoncture actuelle, seul un état de développement démocratique peut recueillir les suffrages de citoyens aussi divers que ceux que l’on trouve en Afrique.

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